Ces mains qui sont notre bras armé contre les crises du Covid-19

Les épreuves du Covid-19 ont recentré notre regard sur les invisibles. Elles ont rétabli la valeur de certains métiers à l’aune de leur utilité commune, loin du rendement et du profit rapide et prédateur. J’évoquais dans un précédent billet la façon dont un discours qui se voulait moderne n’était qu’un recyclage d’anciennes formes d’exploitation de la précarité et de la fragilité sociale : les travailleurs des applis comme les livreurs et les métiers payés à la tâche.

Les invisibles rendus visibles par l’épreuve

Aides-soignant·es, livreur·ses, caissier·es, technicien·nes, personnels de ménage… ces bataillons des liens, des soins et des protections n’ont jamais disparu mais ont toujours été invisibles. Nos perceptions les ont réduits à des tâches répétitives et à un Bip : deux mains qui passent les courses devant un scanner et Bip, une main qui prend une température et Bip, une main qui attend votre signature sur son terminal et Bip. Un Bip conclut la transaction et l’acte marchand est accompli, sans humanité ni lien social, vite il doit être renouvelé. Client suivant. Bip.

La logique du profit et du rendement croissants a réduit nos concitoyens invisibles à deux mains et à un Bip.

Pourtant, ces mains ont démontré l’utilité commune de leurs activités et de leurs missions. Contre l’épidémie, elles sont le bras armé de la lutte.

Ces dernières semaines ont érodé le discours prédateur de l’avidité et de la vanité comme qualités. Elles ont au moins rétabli la valeur des métiers à l’aune de l’utilité commune : à qui suis-je utile ? À qui mon action bénéficie dans son mieux-être ?

Mais pour combien de temps ?

Sans protection face à la fragilité et à la précarité

Pour reprendre une ancienne parabole trop souvent oubliée, nous avons effectivement besoin d’abeilles plus que de frelons. Les professions de la première ligne sont nos abeilles. Ce sont aussi celles qui se retrouvent au plus proche d’un autre risque pré-existant et permanent : la fragilité et la précarité sociales.

Dès à présent, le critère de l’utilité commune doit être introduit dans nos perceptions et nos représentations des métiers et des professions.
Nous allons devoir apprendre à vivre avec ce virus et ses résurgences. Prenons donc le masque. En échange, déposons nos œillères et rehaussons nos standards de protection sociale à l’endroit de ces métiers d’utilité commune.

J’affirme depuis longtemps, quand d’autres plus récemment, qu’il y a des périmètres sanctuarisés qu’il nous faut (ré)élargir et placer, effectivement et définitivement, hors de la loi du marché et du rendement : nourrir, éduquer, soigner, abriter et protéger. Le niveau législatif n’y suffit pas, pourquoi ne pas constitutionnaliser ces secteurs ?

Dans les semaines à venir, je serai particulièrement vigilant à rendre justice aux métiers d’utilité commune dans les fonctions publiques, les TPE et les grandes entreprises : rémunérations en hausse et reconnaissance sociale, formations initiale et continue adaptées.

Aujourd’hui, le Covid-19 nous rappelle tragiquement notre vulnérabilité biologique. Si socialement, il augmente les fragilités et aggrave les précarités, nous n’aurions rien appris, rien compris.