Mettre les rémunérations en première ligne

Le pouvoir d’achat et les rémunérations doivent revenir au centre du débat, les Français nous le demandent.

C’est le peuple français qui, en 1789, avait déclaré que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »

Il y a urgence aujourd’hui à réhabiliter cette notion d’utilité commune et elle peut servir de levier à l’augmentation attendue du pouvoir d’achat : les différences de rémunération doivent être fondées sur l’utilité commune.

L’utilité commune n’est plus reconnue

Ils et elles sont les invisibles qui s’activent au cœur des gares, des entreprises, des entrepôts, des Ehpad ou à la caisse des supermarchés. Acclamés au plus fort de la pandémie, ils ont rapidement disparu du discours politique alors qu’ils continuent d’assurer les services essentiels sans lesquels la Nation ne fonctionnerait pas.

Leur rémunération, elle aussi, mérite d’être mise en première ligne. Je ne suis pas de ceux qui ont oublié les promesses qui leur ont été faites au plus fort de la pandémie : une reconnaissance morale de leur contribution à l’utilité commune et la nécessité d’une rétribution salariale à la hauteur.

La raison est claire : la logique de marché qui est supposée réguler la rémunération des travailleurs en première ligne est aveugle à l’utilité commune de leur travail. Cette logique débouche sur une complète décorrélation entre l’utilité commune des travailleurs au front et leur rémunération effective.

Faire réellement de la contribution à l’utilité commune un critère de rémunération

Inscrire l’utilité commune au cœur des modes de rémunération est un principe de justice sociale mais aussi une nécessité économique : rendre du pouvoir d’achat au plus grand nombre pour la relance de notre
économie.

Je propose trois idées pour poursuivre cette réflexion :

1.     Je plaide pour une revalorisation de l’ensemble des salaires dans le privé et des traitements dans le public.

2.     Je plaide pour une limitation des écarts de salaires au sein d’une même entreprise, afin d’atténuer les disparités entre les différentes lignes.

3.     Je souhaite, sur les plus hauts revenus, une contribution à l’utilité commune proportionnelle à la distance du front sanitaire et des premières lignes.

Les employeurs, patronat et pouvoirs publics, ont l’impératif de répondre à ce qui, plus qu’une revendication, devient une exigence et une nécessité. Cette priorité est la grande affaire de cette année 2022, avant comme après l’élection présidentielle.

Déplacement à Rennes

Le 9 décembre dernier, j’ai eu le plaisir de retourner à Rennes et de rencontrer une nouvelle fois les adhérents bretons, deux ans après le congrès de l’UNSA dans cette même ville et mon élection en tant que SG.
 
Avec enthousiasme nous avons échangé autour de la Primaire Sociale. Famille, amis, collègues de travail… Beaucoup de nos collègues avaient déjà parlé autour d’eux de cette enquête, avec, à la clef, de nombreux retours encourageants.
 
Et, en Bretagne, comme ailleurs, nous devons poursuivre nos efforts pour accroître la participation des travailleurs à cette enquête et faire entendre leur voix au cours de la campagne présidentielle.
 
La mobilisation de toutes et tous passe aussi par nos relais dans les médias : c’est pourquoi j’ai répondu, avec plaisir, aux questions des quotidiens Ouest France et Le Télégramme.

Au-dessus d’un immeuble de trois étages

Aujourd’hui, en France, en matière de détention de patrimoine net, le rapport entre les 10% les plus modestes et les 10% les mieux lotis est de 1 à 315[1]. Rapporté à une hauteur, les premiers sont à 3 centimètres, les seconds au-dessus d’un immeuble de trois étages.

Au même moment, l’INSEE[2] indique que les ménages propriétaires d’au moins 5 logements représentent 3,5 % des ménages, mais détiennent 50 % des logements en location possédés par des particuliers.

Comment corriger ces inégalités pour plus de justice sociale ?

Le patrimoine, toujours plus d’inégalités

Commençons par une comparaison historique : en 1985, le patrimoine d’entrée dans le 1% des Français les plus riches représentait 36 années de revenu médian, 70 ans en 2014[3].

Après une période de reflux tout au long des Trente Glorieuses, les inégalités de patrimoine sont reparties à la hausse à partir des années 1980 dans la plupart des pays du monde.

Ce phénomène dit de « repatrimonialisation » se traduit par l’aggravation de la répartition du patrimoine : il y a ceux qui ont beaucoup et ceux qui n’ont rien.

Pourquoi s’en inquiéter ?

Soyons clairs : la constitution d’un patrimoine à l’échelle d’une vie n’est pas en cause. C’est lorsque le patrimoine se transmet et croît de génération en génération qu’il devient une rente qui menace l’égalité des chances.

Car les inégalités de patrimoine favorisent les inégalités de revenu et de succès scolaire ou professionnel : on retrouve une très forte majorité de possédants parmi les diplômés, les entrepreneurs et les innovateurs.[4]

L’inégalité de patrimoine : un choix profondément politique

Comme je l’ai écrit dans mon dernier ouvrage, « Cultivons le Je démocratique », des solutions existent.

  • Une première solution serait d’instaurer une plus forte progressivité de l’impôt sur les hauts revenus et, surtout, de muscler les droits de succession.

La fiscalité sur l’héritage et les successions doit être plus forte pour être plus juste. La manne fiscale ainsi dégagée permettrait de financer l’instauration d’un Revenu Universel Garanti qui offrirait à ses bénéficiaires davantage de sécurité, mais également davantage de liberté pour envisager une transition professionnelle sereinement, prendre son risque et tenter sa chance.

  • Ce Revenu pourrait être complété d’une deuxième solution : un chèque « lancement dans la vie active ».

Ce dispositif est destiné à offrir aux jeunes sans patrimoine un capital de départ dans la vie. Financé par une hausse progressive de la fiscalité sur les héritages pour les patrimoines supérieurs à 1,5 ou 2 millions d’euros, il serait versé à tous les jeunes dès la fin de leur formation initiale. On peut imaginer une dotation de 15 000 à 50 000 euros en fonction des nouvelles recettes fiscales.

Pour citer un extrait de mon ouvrage, « ce serait une façon de redémarrer l’ascenseur social. Et ce chèque pourrait satisfaire à la fois les tenants de la justice sociale et ceux qui plaident pour le mérite républicain, car ce dernier serait moins faussé. Les libéraux pourraient y trouver certains attraits car cela pourrait faciliter l’esprit d’entreprendre chez les jeunes. Ils pourraient même qualifier ce dispositif de mesure antitrust des patrimoines. »

C’est pourquoi il s’agira moins d’une assistance que d’une liberté et d’une sécurité pour nos jeunes générations.

C’est, j’en suis profondément convaincu, le tournant que doit prendre notre nouveau contrat social pour répondre aux inégalités et aux injustices qui minent notre idée d’un destin commun.

[1] Louis Chauvel, La spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions, 2016

[2] INSEE, Portrait social, 2021

[3] Louis Chauvel, op cit                             

[4] https://www.maddyness.com/2021/05/31/xavier-jaravel-diversite-tech-france/

Lettre ouverte à M.Bompard, P.D-G de Carrefour

Le 22 novembre 2021.

Monsieur le Président-Directeur Général,

Ils sont les premières lignes, étalagistes, hôtes de caisse, chefs de rayons ou responsables de service après-vente. Ils sont plusieurs milliers. Ces femmes et ces hommes travaillent pour votre enseigne. Tous redoutent de subir la régression sociale à laquelle conduisent vos récentes décisions.

Le 14 octobre dernier, ils ont appris, stupéfaits, votre intention de procéder à une nouvelle vague de mise en location-gérance de magasins.

Je dis nouvelle, car elle fait suite à une première salve mise à exécution en avril dernier. 47 magasins avaient alors été concernés, comprenant 37 supermarchés et 10 hypermarchés. Cette fois, ce sont 43 magasins supplémentaires qui sont touchés par ce choix d’externaliser la gestion des magasins vers des gérants indépendants.

Que cette technique contractuelle favorise des prises des décisions au plus près du terrain et de ses réalités, je veux bien le croire. Elle réalise ce que vous n’avez pu accomplir. Mais, Monsieur Bompard, osez l’avouer sans faux semblant : ce motif est loin d’être le seul à guider votre décision.

Car, en réalité, à l’heure où certains de vos magasins connaissent des difficultés financières croissantes, le contrat de location-gérance est également un moyen commode pour votre groupe de se délester des coûts d’exploitation inhérents au fonctionnement de ses magasins.

C’est là où le bât blesse.

Il blesse, car en agissant ainsi, vous ne mettez pas seulement en gérance vos magasins. Vous en faites de même avec la situation sociale des salariés.

Une fois encore, osons nous dire les choses clairement. Si les salariés de Carrefour appréhendent autant les conséquences sociales de cette stratégie d’externalisation qui ne dit pas son nom, c’est parce que l’expérience leur a appris que la location-gérance relève davantage du moins-disant que du progrès social et qu’ils servent de variable d’ajustement.

Elle se traduit pour eux par trois destitutions : la sécurité de l’emploi condition de la stabilité du groupe Carrefour, la fierté d’appartenir à un fleuron français et, enfin, l’ensemble des bénéfices contenus dans les accords d’entreprise en vigueur chez Carrefour.

Baisses d’effectif, horaires à rallonge, primes de vacances gelées, remises sur achat perdues dans certains magasins, délais de carence plus que doublés, décote du montant des tickets restaurants, incertitude autour de l’intéressement et même grignotage de l’indemnité-grossesse ou encore suppression de la sixième semaine : vos anciens salariés passés en location-gérance ne comptent plus les entorses à l’accord de clause sociale que vous avez conclu. Nous sommes passés de la clause à la casse sociale.

Vous avez fait le choix du passage en force, de la réorientation stratégique éclair, sur un mode comptable peu soucieux du sort des salariés.

Pourtant, Carrefour n’est pas un groupe à l’agonie. Je veux croire que des marges de manœuvre existent. Vous-même, vous l’affirmiez explicitement le 28 juillet dernier, à l’occasion de la publication des résultats semestriels. Je vous cite : « Alors que le contexte sanitaire et macro-économique reste incertain, le Groupe avance avec une grande sérénité vers l’atteinte de ses objectifs, à la fois pour l’exercice 2021, qui constituera une nouvelle année record en termes de génération de cash, et pour le moyen terme ».

Alors, que s’est-il passé entretemps ? Pourquoi cette nouvelle vague de location-gérance synonyme de régression sociale pour la plupart des salariés concernés ? Pourquoi mettez-vous autant d’empressement à les évacuer de ce que beaucoup d’entre eux considèrent comme leur « maison », leur « Carrefour » ?

Vous savez, je discute souvent avec les salariés. Ceux de votre groupe, je les ai rencontrés au cours des dernières semaines. Tous se posent les mêmes questions : pourquoi les magasins déficitaires deviendraient-ils automatiquement rentables une fois en location-gérance ? Pourquoi les repreneurs-gérants auraient-ils la capacité de réussir le redressement économique des magasins concernés, et pas Carrefour ? Pourquoi réussiraient-ils là où vous avez échoué ? Comment un groupe en bonne santé financière au point de se permettre d’augmenter son dividende de 109 % en 2021 ne pourrait-il pas déceler et corriger lui-même les problèmes de gestion logistique et commerciale affectant le fonctionnement des magasins ?

Vous arguerez, comme votre rôle l’exige, de la nécessité de préserver les emplois à long-terme, du besoin de corriger les fragilités structurelles du groupe ou exciperez tout simplement l’état financier de vos magasins les plus en difficulté.

Je vous répondrai que vous êtes loin, très loin d’avoir tout essayé pour conserver vos salariés.

Je vous répondrai que vouloir s’attaquer aux faiblesses de l’entreprise n’est pas un problème, mais que saper les droits sociaux de milliers de salariés sans avoir tout essayé l’est bien davantage.

Qu’il est encore temps de renoncer à cette nouvelle vague de location-gérance, de résilier les contrats déjà passés et d’instaurer un moratoire, le temps de construire, ensemble, des solutions de redressement au cas par cas pour chacun des magasins en difficulté.

Qu’au cours des semaines et mois à venir, syndicats et salariés redoubleront d’attention et de mobilisation face aux écarts entre votre parole et vos actes.

Qu’ils ne se satisferont pas de mesures de compensation provisoires.

Qu’ils se mobiliseront pour maintenir leurs droits et ceux des nouveaux embauchés.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président-directeur général, l’expression de mes salutations syndicales. 

Laurent Escure

Vos revendications candidates !

Au printemps prochain, l’élection présidentielle, suivie des législatives, jouera un rôle décisif pour les cinq années à venir.

L’UNSA a décidé de mettre en avant les travailleurs du public comme du privé, dans cette campagne. Comment ? En leur donnant directement la parole, à travers une « primaire sociale »

·       La primaire sociale de l’UNSA, c’est
quoi ?

La primaire sociale est une première dans l’histoire de l’UNSA.

Elle est une volonté d’offrir aux travailleurs du privé comme du public une plateforme grâce à laquelle exprimer leurs revendications et leurs priorités en matière sociale.

Travail, pouvoir d’achat, transitions écologique et technologique, formation et reconversion professionnelles : ils sont dès à présent invités à donner leur avis sur les principaux enjeux sociaux, en répondant à un questionnaire que nous avons élaboré afin de leur faciliter la tâche.

·       Pourquoi la primaire sociale ?

Alors que les orientations de politique sociale les affectent en premier lieu, les travailleurs ne cessent de s’éloigner du débat public. La progression d’année en année de leur abstention aux échéances électorales se conjugue avec un sentiment d’impuissance, de résignation et d’exclusion de la démocratie.

Sans doute aussi la faute à la tournure d’un débat public délaissant de plus en plus la question sociale au profit de polémiques médiatiques stériles éloignées de leurs préoccupations quotidiennes.

Cette primaire sociale répond donc à un double objectif : tenter de réconcilier les travailleurs avec la démocratie en favorisant le débat et rendre leurs revendications audibles tout au long de la campagne présidentielle.

·       La primaire sociale pour faire quoi ?

Très concrètement, la primaire sociale permettra de faire émerger les revendications sociales majoritaires parmi les travailleurs ayant répondu.

Nous élaborerons, à l’aune de ces revendications et en les croisant avec nos mandats, un corpus d’exigences sociales que nous soumettrons aux candidats à l’élection présidentielle et qui irrigueront les interventions de l’UNSA dans le débat public tout au long de la campagne.

Mais ce n’est pas tout !

La primaire sociale aura également vocation, au cours des semaines et des mois à venir, à alimenter l’échange entre les militants de l’UNSA et leurs collègues de travail, amis et connaissances afin de toucher un maximum de travailleurs éloigné·es des collectifs de travail et de faire entendre leur voix.

N’hésitez pas, vous aussi, à en parler autour de vous.

Pour découvrir l’initiative : https://enquetes.unsa.org/primairesociale

Laurent
Escure

Ce qu’il nous reste à faire pour le reste à vivre

Montée conjointe des prix du gaz, de l’électricité, des carburants mais également des produits du quotidien : le pouvoir d’achat est plus que jamais au centre de toutes les préoccupations. Si diverses sources statistiques nous enseignent qu’il a augmenté au cours des dernières années, comment expliquer qu’un nombre croissant de Français témoigne de difficultés à boucler leurs fins de mois ?

Intéressons-nous à leur réalité économique, à leur reste à vivre : celui-ci n’a cessé de s’éroder de mois en mois, sous la pression des dépenses contraintes (frais de logement, assurances et services financiers, énergies et carburants, frais de transport, frais de cantine scolaire…).

Cette frustration d’une vie qui ne rapporte pas ou peu n’est pas supportable. Y remédier suppose de mettre en œuvre rapidement une politique sociale ambitieuse enracinée autour de cinq piliers.  

  1. Sortir de la logique de rattrapage

    Il nous faut tout d’abord retrouver le sens du progrès en matière de rémunération du travail et d’assistance. Nous nous sommes, depuis des années, habitués à une logique de rattrapage se résumant à courir après la hausse du coût de la vie sans pour autant développer une politique de revenus offensive. C’est avec cette visée du long-terme qu’il nous faut, à mon sens, renouer, pour permettre aux revenus d’augmenter dans la durée.


  2. Instaurer une Garantie Numérique Universelle

    Je plaide ensuite pour une mesure forte visant à adapter notre droit social aux défis qui nous font face. L’accès à l’information et à la communication pour tous est un de ceux-ci. Il devrait être considéré comme un droit social fondamental. A nouvelle donne, nouvel outil : je propose l’instauration d’une Garantie Numérique Universelle qui couvrirait un abonnement téléphonique et un accès à Internet pour tous.

  3. Rebattre les cartes de la fiscalité sur le patrimoine

    Comment améliorer le reste à vivre des ménages les plus modestes sans se pencher sur le fossé abyssal creusé par les inégalités de patrimoine ? Le renforcement de ces inégalités année après année, génération après génération, génère des risques graves pour la démocratie et appelle la mise en place d’un cadre fiscal ambitieux sur lequel j’aurai l’occasion de revenir plus en détail dans un prochain billet.

  4. Construire de nouveaux logements

    Cela ne fait pas mystère : le logement plombe lourdement le reste à vivre de nos concitoyens. Il constitue l’un des postes budgétaires les plus inégalitaires : un ménage pauvre locataire du parc privé engage 40% de ses dépenses dans le logement contre 28% pour un ménage aisé (France Stratégie 2021). Outre l’instauration d’une fiscalité adaptée, je propose de desserrer l’étau autour du marché immobilier par un choc d’offre, en construisant massivement de nouveaux logements adaptés aux normes environnementales.

  5. Instaurer des chèques consommation-emploi fléchés stratégiquement

    Pour conjuguer pouvoir d’achat et relance de l’emploi, je propose enfin de consolider une politique de la demande irriguant les entreprises européennes et les circuits-courts. Ces chèques consommation-emploi pourraient être fléchés vers l’achat de biens produits en Europe, participant à la réindustrialisation de nos territoires et répondant à des critères environnementaux. Leur montant pourrait même se voir bonifié en fonction de la provenance des biens achetés.

Les solutions pour augmenter le reste à vivre de nos concitoyens tout en participant à la relance de l’emploi existent. Il n’appartient qu’à nous, entrepreneurs de bonne volonté, de passer à l’action !

 

Reste à vivre ou restes pour vivre ?

Les frustrations d’une vie en pointillés

Pour beaucoup de nos concitoyens, la question centrale n’est pas culturelle ou identitaire mais bien sociale : c’est celle du pouvoir d’achat. Depuis de trop nombreuses années, ils se sont résignés à vivre en appréhendant la fin du mois dès le 15 et en redoutant le déclassement de leurs enfants. C’est la vie en pointillés.

On a longtemps cru que la fatigue d’une vie d’épreuves, de privations et d’incertitudes concernait uniquement les plus précaires : les personnes touchées par l’invalidité, le chômage long ou les travailleurs pauvres.

Mais, les soubresauts sociaux et politiques de ces dernières années l’ont montré : la peur du lendemain et les frustrations d’une vie en pointillés gagnent désormais des pans de la population que l’on croyait jusqu’alors épargnés.

Le « reste à vivre » ou les restes pour vivre ?

Dignité, sens du travail, cohésion sociale…, la question du pouvoir d’achat recouvre de nombreux enjeux incontournables pour notre devenir.

C’est pourquoi, en cette rentrée, à l’approche d’échéances électorales que je souhaite voir se concentrer sur les sujets qui importent aux Français, j’en appelle à une mobilisation nationale autour de la question du « reste à vivre », à savoir ce qui reste sur le compte en banque de nos concitoyens après les dépenses incompressibles. Le « reste à vivre » ne peut être « les restes pour vivre ».

État, collectivités, entreprises et partenaires sociaux : utilisons cette période de reprise de l’activité pour mettre au cœur du débat public la question des conditions d’une vie digne et foisonnons d’idées pour améliorer le reste à vivre de nos concitoyens.  

Une batterie de propositions pour parer aux urgences et préparer l’avenir

Je veux ici égrener quelques propositions, non-exhaustives, pour contenir le coût de la vie et assurer les conditions d’une meilleure rémunération du travail :

  • Faire prendre conscience aux patrons de la nécessité d’augmenter les salaires. Les pénuries de main d’œuvre que traverse actuellement notre économie ont lieu en majorité dans des secteurs pratiquant de faibles rémunérations. Au lieu de le déplorer ou de nous en étonner, proposons une solution simple : l’augmentation des salaires.

  • Demander à l’État de respecter un principe d’exemplarité en matière de rémunération. Le travail précaire est loin d’être l’apanage du secteur privé. Faiblesse des rémunérations, augmentation du nombre de contractuels et de contrats courts : l’emploi public est également touché par une précarité dommageable pour la santé des travailleurs comme pour la qualité du service public.

  • Mettre en place une prime destinée à couvrir tout ou partie des dépenses pré-engagées (loyer, électricité, abonnements divers) des ménages les plus en difficulté. Une récente étude publiée par France Stratégie[1] a montré que de nombreux ménages ont le sentiment, à revenus constants, d’avoir perdu en pouvoir d’achat. La raison tient à ce que la part des dépenses pré-engagées (loyer, électricité, abonnements divers) n’a cessé d’augmenter ces dernières années, prenant à la gorge les ménages les plus en difficulté.

  • Supprimer la TVA sur les produits de première nécessité. Mesure de justice sociale par excellence, ce geste fort, à la fois symbolique et concret, permettrait d’offrir aux plus en difficulté de quoi consacrer une part plus importante de leurs revenus à des dépenses choisies et non plus uniquement contraintes.

  • Inciter les entreprises à réinternaliser les emplois précaires externalisés ou sous-traités. Les entreprises sont pleinement actrices de la vie de la Cité. En ce sens, leurs décisions génèrent des externalités porteuses de coûts pour la collectivité. Le processus d’externalisation de certains métiers dans les années 1980 a, par exemple, conduit à une réduction de la rémunération et une précarisation des travailleurs, là où ils étaient auparavant employés par les entreprises.

  • Soutenir plus largement les salariés désireux d’entamer une nouvelle formation. Permettre aux salariés d’acquérir de nouvelles compétences et de s’adapter aux évolutions du marché du travail est un des moyens les plus efficaces de renforcer leur pouvoir de négociation à l’embauche. Encore trop souvent, se lancer dans une nouvelle formation est perçu sous l’angle du coût et du risque : je propose à l’État d’ôter cette barrière financière et mentale en finançant les individus tout au long de la formation.

  • Reconsidérer le rôle du salaire pour en faire un levier incitatif. De meilleures rémunérations permettent d’augmenter l’engagement et la contribution des salariés au fonctionnement de l’entreprise.

[1] https://www.strategie.gouv.fr/publications/depenses-pre-engagees-pres-dun-tiers-depenses-menages-2017

Plateformes : libérer et réhumaniser

Jeudi 24 juin dernier, une cour d’appel britannique a rendu son verdict : le statut de travailleurs indépendants des livreurs de l’application Deliveroo est confirmé. Motif : ces derniers ont la possibilité de sous-louer leur licence.

Une jurisprudence instable

Cette décision de justice prend le contre-pied d’une série d’autres décisions en Europe qui vont dans le sens d’une infirmation du statut d’indépendant des travailleurs des plateformes numériques.

En février dernier, la Cour suprême britannique avait statué en considérant que les chauffeurs Uber devaient bénéficier du statut de « worker », troisième voie entre le statut indépendant et celui de salarié, assortie de droits sociaux également intermédiaires.

En mars 2020, l’Espagne avait ouvert la voie au salariat en inscrivant une présomption de salariat dans son code du travail. 

Aborder le problème dans toute sa complexité

À la lumière de ces décisions de justice divergentes, le sort des travailleurs des plateformes est encore loin d’être stabilisé. Le problème doit être abordé dans toute sa complexité. Il s’agit de composer avec des injonctions et des objectifs contradictoires, sans jamais perdre de vue l’intérêt des travailleurs.

  • Les plateformes numériques ont apporté un afflux d’innovations et de services nouveaux. Mais, elles imposent un modèle social aveugle à la qualité de l’emploi et dépourvu de protection sociale décente.

  •  Les travailleurs des plateformes ne tirent pas dans le même sens. Si tous réclament de meilleures conditions de travail et un accès à des droits sociaux dignes de ce nom, tous ne revendiquent pas un CDI.

  • Contraindre les plateformes à salarier les travailleurs indépendants pourrait se traduire par un renchérissement du coût du travail et, donc, par une réduction du volume d’emploi proposé aux travailleurs.

Réhumaniser les relations de travail

Cette grande complexité d’ensemble me conduit à penser qu’un travail d’harmonisation des législations nationales est indispensable. Je me réjouis du lancement, le 15 juin dernier, par la Commission européenne, d’une deuxième phase de consultation des partenaires sociaux européens sur ce sujet.

Ma position : laisser la liberté aux travailleurs de choisir leur contrat.

En parallèle, je plaide pour une humanisation des relations de travail dans ces plateformes afin d’en finir avec le désarroi causé chez les travailleurs par la gestion algorithmique.

L’UNSA se tient à disposition des travailleurs et de leurs plateformes pour trouver des solutions concrètes, améliorant réellement les conditions de travail.

Le Monde : « Cultivons le « Je » démocratique : rêveries d’un syndicaliste philosophe »

« Cultivons le Je démocratique » : rêveries d’un syndicaliste philosophe.

« Secrétaire général de l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) depuis 2018, Laurent Escure n’a pas écrit un livre sur le syndicalisme, même s’il l’évoque. Sous le prétexte de faire un « coming out pragmatique », il prône « la démocratie continue » qui « permet d’associer démocratie représentative, qu[’il] pense indispensable, et démocratie permanente, qu[’il] croi[t] nécessaire ». D’emblée, il annonce la couleur : « Nous sommes face à des fléaux qui se nomment populisme, autoritarisme, islamofascisme, racisme. S’y ajoutent, en toile de fond, une montée des inégalités et une forme d’impuissance durable des pouvoirs publics à contraindre et à juguler un système économique destructeur. » Le constat est sombre, mais l’auteur, qui veut « multiplier et muscler nos anticorps citoyens » pour immuniser la démocratie, cultive l’optimisme.

Laurent Escure nous livre ses rêveries d’un syndicaliste philosophe, une promenade où il s’étend sur les dégâts du trumpisme aux Etats-Unis, l’avenir d’une Europe à reconstruire, la pratique du compromis réformiste, hélas « pas majoritaire », la défense de la laïcité, définie comme « la liberté absolue de conscience », le risque d’un « épisode populiste autoritaire » en France en 2022. »



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