Lettre ouverte à M.Bompard, P.D-G de Carrefour

Le 22 novembre 2021.

Monsieur le Président-Directeur Général,

Ils sont les premières lignes, étalagistes, hôtes de caisse, chefs de rayons ou responsables de service après-vente. Ils sont plusieurs milliers. Ces femmes et ces hommes travaillent pour votre enseigne. Tous redoutent de subir la régression sociale à laquelle conduisent vos récentes décisions.

Le 14 octobre dernier, ils ont appris, stupéfaits, votre intention de procéder à une nouvelle vague de mise en location-gérance de magasins.

Je dis nouvelle, car elle fait suite à une première salve mise à exécution en avril dernier. 47 magasins avaient alors été concernés, comprenant 37 supermarchés et 10 hypermarchés. Cette fois, ce sont 43 magasins supplémentaires qui sont touchés par ce choix d’externaliser la gestion des magasins vers des gérants indépendants.

Que cette technique contractuelle favorise des prises des décisions au plus près du terrain et de ses réalités, je veux bien le croire. Elle réalise ce que vous n’avez pu accomplir. Mais, Monsieur Bompard, osez l’avouer sans faux semblant : ce motif est loin d’être le seul à guider votre décision.

Car, en réalité, à l’heure où certains de vos magasins connaissent des difficultés financières croissantes, le contrat de location-gérance est également un moyen commode pour votre groupe de se délester des coûts d’exploitation inhérents au fonctionnement de ses magasins.

C’est là où le bât blesse.

Il blesse, car en agissant ainsi, vous ne mettez pas seulement en gérance vos magasins. Vous en faites de même avec la situation sociale des salariés.

Une fois encore, osons nous dire les choses clairement. Si les salariés de Carrefour appréhendent autant les conséquences sociales de cette stratégie d’externalisation qui ne dit pas son nom, c’est parce que l’expérience leur a appris que la location-gérance relève davantage du moins-disant que du progrès social et qu’ils servent de variable d’ajustement.

Elle se traduit pour eux par trois destitutions : la sécurité de l’emploi condition de la stabilité du groupe Carrefour, la fierté d’appartenir à un fleuron français et, enfin, l’ensemble des bénéfices contenus dans les accords d’entreprise en vigueur chez Carrefour.

Baisses d’effectif, horaires à rallonge, primes de vacances gelées, remises sur achat perdues dans certains magasins, délais de carence plus que doublés, décote du montant des tickets restaurants, incertitude autour de l’intéressement et même grignotage de l’indemnité-grossesse ou encore suppression de la sixième semaine : vos anciens salariés passés en location-gérance ne comptent plus les entorses à l’accord de clause sociale que vous avez conclu. Nous sommes passés de la clause à la casse sociale.

Vous avez fait le choix du passage en force, de la réorientation stratégique éclair, sur un mode comptable peu soucieux du sort des salariés.

Pourtant, Carrefour n’est pas un groupe à l’agonie. Je veux croire que des marges de manœuvre existent. Vous-même, vous l’affirmiez explicitement le 28 juillet dernier, à l’occasion de la publication des résultats semestriels. Je vous cite : « Alors que le contexte sanitaire et macro-économique reste incertain, le Groupe avance avec une grande sérénité vers l’atteinte de ses objectifs, à la fois pour l’exercice 2021, qui constituera une nouvelle année record en termes de génération de cash, et pour le moyen terme ».

Alors, que s’est-il passé entretemps ? Pourquoi cette nouvelle vague de location-gérance synonyme de régression sociale pour la plupart des salariés concernés ? Pourquoi mettez-vous autant d’empressement à les évacuer de ce que beaucoup d’entre eux considèrent comme leur « maison », leur « Carrefour » ?

Vous savez, je discute souvent avec les salariés. Ceux de votre groupe, je les ai rencontrés au cours des dernières semaines. Tous se posent les mêmes questions : pourquoi les magasins déficitaires deviendraient-ils automatiquement rentables une fois en location-gérance ? Pourquoi les repreneurs-gérants auraient-ils la capacité de réussir le redressement économique des magasins concernés, et pas Carrefour ? Pourquoi réussiraient-ils là où vous avez échoué ? Comment un groupe en bonne santé financière au point de se permettre d’augmenter son dividende de 109 % en 2021 ne pourrait-il pas déceler et corriger lui-même les problèmes de gestion logistique et commerciale affectant le fonctionnement des magasins ?

Vous arguerez, comme votre rôle l’exige, de la nécessité de préserver les emplois à long-terme, du besoin de corriger les fragilités structurelles du groupe ou exciperez tout simplement l’état financier de vos magasins les plus en difficulté.

Je vous répondrai que vous êtes loin, très loin d’avoir tout essayé pour conserver vos salariés.

Je vous répondrai que vouloir s’attaquer aux faiblesses de l’entreprise n’est pas un problème, mais que saper les droits sociaux de milliers de salariés sans avoir tout essayé l’est bien davantage.

Qu’il est encore temps de renoncer à cette nouvelle vague de location-gérance, de résilier les contrats déjà passés et d’instaurer un moratoire, le temps de construire, ensemble, des solutions de redressement au cas par cas pour chacun des magasins en difficulté.

Qu’au cours des semaines et mois à venir, syndicats et salariés redoubleront d’attention et de mobilisation face aux écarts entre votre parole et vos actes.

Qu’ils ne se satisferont pas de mesures de compensation provisoires.

Qu’ils se mobiliseront pour maintenir leurs droits et ceux des nouveaux embauchés.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président-directeur général, l’expression de mes salutations syndicales. 

Laurent Escure

Vos revendications candidates !

Au printemps prochain, l’élection présidentielle, suivie des législatives, jouera un rôle décisif pour les cinq années à venir.

L’UNSA a décidé de mettre en avant les travailleurs du public comme du privé, dans cette campagne. Comment ? En leur donnant directement la parole, à travers une « primaire sociale »

·       La primaire sociale de l’UNSA, c’est
quoi ?

La primaire sociale est une première dans l’histoire de l’UNSA.

Elle est une volonté d’offrir aux travailleurs du privé comme du public une plateforme grâce à laquelle exprimer leurs revendications et leurs priorités en matière sociale.

Travail, pouvoir d’achat, transitions écologique et technologique, formation et reconversion professionnelles : ils sont dès à présent invités à donner leur avis sur les principaux enjeux sociaux, en répondant à un questionnaire que nous avons élaboré afin de leur faciliter la tâche.

·       Pourquoi la primaire sociale ?

Alors que les orientations de politique sociale les affectent en premier lieu, les travailleurs ne cessent de s’éloigner du débat public. La progression d’année en année de leur abstention aux échéances électorales se conjugue avec un sentiment d’impuissance, de résignation et d’exclusion de la démocratie.

Sans doute aussi la faute à la tournure d’un débat public délaissant de plus en plus la question sociale au profit de polémiques médiatiques stériles éloignées de leurs préoccupations quotidiennes.

Cette primaire sociale répond donc à un double objectif : tenter de réconcilier les travailleurs avec la démocratie en favorisant le débat et rendre leurs revendications audibles tout au long de la campagne présidentielle.

·       La primaire sociale pour faire quoi ?

Très concrètement, la primaire sociale permettra de faire émerger les revendications sociales majoritaires parmi les travailleurs ayant répondu.

Nous élaborerons, à l’aune de ces revendications et en les croisant avec nos mandats, un corpus d’exigences sociales que nous soumettrons aux candidats à l’élection présidentielle et qui irrigueront les interventions de l’UNSA dans le débat public tout au long de la campagne.

Mais ce n’est pas tout !

La primaire sociale aura également vocation, au cours des semaines et des mois à venir, à alimenter l’échange entre les militants de l’UNSA et leurs collègues de travail, amis et connaissances afin de toucher un maximum de travailleurs éloigné·es des collectifs de travail et de faire entendre leur voix.

N’hésitez pas, vous aussi, à en parler autour de vous.

Pour découvrir l’initiative : https://enquetes.unsa.org/primairesociale

Laurent
Escure

Ce qu’il nous reste à faire pour le reste à vivre

Montée conjointe des prix du gaz, de l’électricité, des carburants mais également des produits du quotidien : le pouvoir d’achat est plus que jamais au centre de toutes les préoccupations. Si diverses sources statistiques nous enseignent qu’il a augmenté au cours des dernières années, comment expliquer qu’un nombre croissant de Français témoigne de difficultés à boucler leurs fins de mois ?

Intéressons-nous à leur réalité économique, à leur reste à vivre : celui-ci n’a cessé de s’éroder de mois en mois, sous la pression des dépenses contraintes (frais de logement, assurances et services financiers, énergies et carburants, frais de transport, frais de cantine scolaire…).

Cette frustration d’une vie qui ne rapporte pas ou peu n’est pas supportable. Y remédier suppose de mettre en œuvre rapidement une politique sociale ambitieuse enracinée autour de cinq piliers.  

  1. Sortir de la logique de rattrapage

    Il nous faut tout d’abord retrouver le sens du progrès en matière de rémunération du travail et d’assistance. Nous nous sommes, depuis des années, habitués à une logique de rattrapage se résumant à courir après la hausse du coût de la vie sans pour autant développer une politique de revenus offensive. C’est avec cette visée du long-terme qu’il nous faut, à mon sens, renouer, pour permettre aux revenus d’augmenter dans la durée.


  2. Instaurer une Garantie Numérique Universelle

    Je plaide ensuite pour une mesure forte visant à adapter notre droit social aux défis qui nous font face. L’accès à l’information et à la communication pour tous est un de ceux-ci. Il devrait être considéré comme un droit social fondamental. A nouvelle donne, nouvel outil : je propose l’instauration d’une Garantie Numérique Universelle qui couvrirait un abonnement téléphonique et un accès à Internet pour tous.

  3. Rebattre les cartes de la fiscalité sur le patrimoine

    Comment améliorer le reste à vivre des ménages les plus modestes sans se pencher sur le fossé abyssal creusé par les inégalités de patrimoine ? Le renforcement de ces inégalités année après année, génération après génération, génère des risques graves pour la démocratie et appelle la mise en place d’un cadre fiscal ambitieux sur lequel j’aurai l’occasion de revenir plus en détail dans un prochain billet.

  4. Construire de nouveaux logements

    Cela ne fait pas mystère : le logement plombe lourdement le reste à vivre de nos concitoyens. Il constitue l’un des postes budgétaires les plus inégalitaires : un ménage pauvre locataire du parc privé engage 40% de ses dépenses dans le logement contre 28% pour un ménage aisé (France Stratégie 2021). Outre l’instauration d’une fiscalité adaptée, je propose de desserrer l’étau autour du marché immobilier par un choc d’offre, en construisant massivement de nouveaux logements adaptés aux normes environnementales.

  5. Instaurer des chèques consommation-emploi fléchés stratégiquement

    Pour conjuguer pouvoir d’achat et relance de l’emploi, je propose enfin de consolider une politique de la demande irriguant les entreprises européennes et les circuits-courts. Ces chèques consommation-emploi pourraient être fléchés vers l’achat de biens produits en Europe, participant à la réindustrialisation de nos territoires et répondant à des critères environnementaux. Leur montant pourrait même se voir bonifié en fonction de la provenance des biens achetés.

Les solutions pour augmenter le reste à vivre de nos concitoyens tout en participant à la relance de l’emploi existent. Il n’appartient qu’à nous, entrepreneurs de bonne volonté, de passer à l’action !

 

Reste à vivre ou restes pour vivre ?

Les frustrations d’une vie en pointillés

Pour beaucoup de nos concitoyens, la question centrale n’est pas culturelle ou identitaire mais bien sociale : c’est celle du pouvoir d’achat. Depuis de trop nombreuses années, ils se sont résignés à vivre en appréhendant la fin du mois dès le 15 et en redoutant le déclassement de leurs enfants. C’est la vie en pointillés.

On a longtemps cru que la fatigue d’une vie d’épreuves, de privations et d’incertitudes concernait uniquement les plus précaires : les personnes touchées par l’invalidité, le chômage long ou les travailleurs pauvres.

Mais, les soubresauts sociaux et politiques de ces dernières années l’ont montré : la peur du lendemain et les frustrations d’une vie en pointillés gagnent désormais des pans de la population que l’on croyait jusqu’alors épargnés.

Le « reste à vivre » ou les restes pour vivre ?

Dignité, sens du travail, cohésion sociale…, la question du pouvoir d’achat recouvre de nombreux enjeux incontournables pour notre devenir.

C’est pourquoi, en cette rentrée, à l’approche d’échéances électorales que je souhaite voir se concentrer sur les sujets qui importent aux Français, j’en appelle à une mobilisation nationale autour de la question du « reste à vivre », à savoir ce qui reste sur le compte en banque de nos concitoyens après les dépenses incompressibles. Le « reste à vivre » ne peut être « les restes pour vivre ».

État, collectivités, entreprises et partenaires sociaux : utilisons cette période de reprise de l’activité pour mettre au cœur du débat public la question des conditions d’une vie digne et foisonnons d’idées pour améliorer le reste à vivre de nos concitoyens.  

Une batterie de propositions pour parer aux urgences et préparer l’avenir

Je veux ici égrener quelques propositions, non-exhaustives, pour contenir le coût de la vie et assurer les conditions d’une meilleure rémunération du travail :

  • Faire prendre conscience aux patrons de la nécessité d’augmenter les salaires. Les pénuries de main d’œuvre que traverse actuellement notre économie ont lieu en majorité dans des secteurs pratiquant de faibles rémunérations. Au lieu de le déplorer ou de nous en étonner, proposons une solution simple : l’augmentation des salaires.

  • Demander à l’État de respecter un principe d’exemplarité en matière de rémunération. Le travail précaire est loin d’être l’apanage du secteur privé. Faiblesse des rémunérations, augmentation du nombre de contractuels et de contrats courts : l’emploi public est également touché par une précarité dommageable pour la santé des travailleurs comme pour la qualité du service public.

  • Mettre en place une prime destinée à couvrir tout ou partie des dépenses pré-engagées (loyer, électricité, abonnements divers) des ménages les plus en difficulté. Une récente étude publiée par France Stratégie[1] a montré que de nombreux ménages ont le sentiment, à revenus constants, d’avoir perdu en pouvoir d’achat. La raison tient à ce que la part des dépenses pré-engagées (loyer, électricité, abonnements divers) n’a cessé d’augmenter ces dernières années, prenant à la gorge les ménages les plus en difficulté.

  • Supprimer la TVA sur les produits de première nécessité. Mesure de justice sociale par excellence, ce geste fort, à la fois symbolique et concret, permettrait d’offrir aux plus en difficulté de quoi consacrer une part plus importante de leurs revenus à des dépenses choisies et non plus uniquement contraintes.

  • Inciter les entreprises à réinternaliser les emplois précaires externalisés ou sous-traités. Les entreprises sont pleinement actrices de la vie de la Cité. En ce sens, leurs décisions génèrent des externalités porteuses de coûts pour la collectivité. Le processus d’externalisation de certains métiers dans les années 1980 a, par exemple, conduit à une réduction de la rémunération et une précarisation des travailleurs, là où ils étaient auparavant employés par les entreprises.

  • Soutenir plus largement les salariés désireux d’entamer une nouvelle formation. Permettre aux salariés d’acquérir de nouvelles compétences et de s’adapter aux évolutions du marché du travail est un des moyens les plus efficaces de renforcer leur pouvoir de négociation à l’embauche. Encore trop souvent, se lancer dans une nouvelle formation est perçu sous l’angle du coût et du risque : je propose à l’État d’ôter cette barrière financière et mentale en finançant les individus tout au long de la formation.

  • Reconsidérer le rôle du salaire pour en faire un levier incitatif. De meilleures rémunérations permettent d’augmenter l’engagement et la contribution des salariés au fonctionnement de l’entreprise.

[1] https://www.strategie.gouv.fr/publications/depenses-pre-engagees-pres-dun-tiers-depenses-menages-2017

Plateformes : libérer et réhumaniser

Jeudi 24 juin dernier, une cour d’appel britannique a rendu son verdict : le statut de travailleurs indépendants des livreurs de l’application Deliveroo est confirmé. Motif : ces derniers ont la possibilité de sous-louer leur licence.

Une jurisprudence instable

Cette décision de justice prend le contre-pied d’une série d’autres décisions en Europe qui vont dans le sens d’une infirmation du statut d’indépendant des travailleurs des plateformes numériques.

En février dernier, la Cour suprême britannique avait statué en considérant que les chauffeurs Uber devaient bénéficier du statut de « worker », troisième voie entre le statut indépendant et celui de salarié, assortie de droits sociaux également intermédiaires.

En mars 2020, l’Espagne avait ouvert la voie au salariat en inscrivant une présomption de salariat dans son code du travail. 

Aborder le problème dans toute sa complexité

À la lumière de ces décisions de justice divergentes, le sort des travailleurs des plateformes est encore loin d’être stabilisé. Le problème doit être abordé dans toute sa complexité. Il s’agit de composer avec des injonctions et des objectifs contradictoires, sans jamais perdre de vue l’intérêt des travailleurs.

  • Les plateformes numériques ont apporté un afflux d’innovations et de services nouveaux. Mais, elles imposent un modèle social aveugle à la qualité de l’emploi et dépourvu de protection sociale décente.

  •  Les travailleurs des plateformes ne tirent pas dans le même sens. Si tous réclament de meilleures conditions de travail et un accès à des droits sociaux dignes de ce nom, tous ne revendiquent pas un CDI.

  • Contraindre les plateformes à salarier les travailleurs indépendants pourrait se traduire par un renchérissement du coût du travail et, donc, par une réduction du volume d’emploi proposé aux travailleurs.

Réhumaniser les relations de travail

Cette grande complexité d’ensemble me conduit à penser qu’un travail d’harmonisation des législations nationales est indispensable. Je me réjouis du lancement, le 15 juin dernier, par la Commission européenne, d’une deuxième phase de consultation des partenaires sociaux européens sur ce sujet.

Ma position : laisser la liberté aux travailleurs de choisir leur contrat.

En parallèle, je plaide pour une humanisation des relations de travail dans ces plateformes afin d’en finir avec le désarroi causé chez les travailleurs par la gestion algorithmique.

L’UNSA se tient à disposition des travailleurs et de leurs plateformes pour trouver des solutions concrètes, améliorant réellement les conditions de travail.

Plateformes : liberté contre complexité

En Europe, plusieurs décisions récentes de justice pourraient mettre fin au débat lancinant sur le sort des travailleurs dits indépendants des plateformes numériques.

Cela laisse présager, en tout cas, de la formation d’un mouvement de fond que nous soutenons.

Condamnations

Le 26 février dernier, le parquet du tribunal de Milan a exigé, sous 90 jours, la requalification en CDI des 60 000 livreurs des quatre principales plateformes de livraison du pays. Condamnées à verser une amende globale de 733 millions d’euros, elles devront également s’acquitter des cotisations sociales non versées.

Ce précédent historique vient s’ajouter à une kyrielle de décisions de justice similaires rendues récemment en Espagne, en Grande-Bretagne et en France. Le 1er février dernier, c’est une plateforme elle-même, Just Eat, qui a annoncé l’embauche de 4500 livreurs en CDI en France en 2021.

Cette prise de conscience, bien que tardive, a le mérite de reconnaître une évidence : les chantres de l’ubérisation n’échappent pas au droit du travail.


Des droits sociaux contournés

L’arrêt rendu le 4 mars 2020 par la Cour de Cassation concernant un chauffeur VTC en atteste. Le statut d’indépendant est bien souvent « fictif », les travailleurs étant dans l’impossibilité de fixer leurs tarifs ou de composer leur clientèle librement.

Ces plateformes qui, pour la plupart, se sont construites sur une promesse d’émancipation des travailleurs, ont réussi le coup de force d’externaliser le salariat et, du même coup, la responsabilité de l’employeur.

Cette externalisation du salariat exclut des milliers de travailleurs de l’accès aux droits sociaux acquis par leur activité.

Liberté de choisir

La capacité d’imagination des juristes est grande. Depuis mars dernier du côté britannique, le statut de « worker » désigne une voie intermédiaire entre salariat et statut indépendant. Cette solution présente plus d’inconvénients que d’avantages pour le travailleur.

Au lieu de chercher des formules juridiques qui seront toujours plus complexes, je propose de laisser le choix au travailleur et de respecter ce choix : salarié ou indépendant. Ce choix leur appartient. Cette solution est aussi profitable et sécurisante pour ces entreprises des plateformes.

La liberté comme réponse à la complexité, cette méthode doit continuer à nous inspirer.

Sans ambiguïté face aux extrêmes

Hier, j’ai proposé au Conseil national de l’UNSA une motion réaffirmant solennellement l’incompatibilité de la charte des valeurs de l’UNSA avec un engagement au Rassemblement national. Elle a été adoptée : nous continuerons à être intransigeants à l’égard de toute forme d’extrémismes politiques ou religieux.   

Réuni le 18 mai 2021, le Conseil national de l’UNSA, regroupant les représentants, actifs et retraités, de ses fédérations, organisations syndicales, unions départementales et régionales, réaffirme solennellement :

• La Charte des Valeurs de l’UNSA rend incompatible un engagement syndical au nom de notre organisation avec un engagement dans un parti extrême tel que le Rassemblement national. Son idéologie, fondée sur une conception autoritaire du pouvoir, sur le nationalisme et la xénophobie, menace la démocratie et la République. S’il arrive au pouvoir, il fracturera violemment le pays et nuira gravement au libre exercice du syndicalisme et à l’intérêt des travailleurs.

Notre charte des valeurs est claire :

« L’UNSA se donne comme mission de développer en France, en Europe et dans le monde un mouvement syndical réformiste, fort et uni, dans le respect des grands principes suivants : attachement à la laïcité́ de la République, à la démocratie, aux libertés, à la justice sociale, à la solidarité́, à la défense du Service public, au droit à l’emploi, à la fraternité́ et la tolérance, dans la fidélité́ au principe de l’indépendance syndicale.
L’UNSA fait de la lutte contre les discriminations l’un de ses principes fondateurs.
L’UNSA refuse toute forme de discrimination …Nul ne peut se prévaloir d’une appartenance à l’UNSA s’il ne partage pas ces principes librement consentis. »

En conséquence, tout responsable, militant ou adhérent de l’UNSA qui s’engage sous la bannière du Rassemblement National s’exclut de fait de notre organisation.

• Le Conseil national réaffirme également sa farouche opposition à tous les extrémismes, ceux de l’ultra-droite, de l’ultra-gauche ou les extrémismes religieux et notamment de l’islamisme politique, dont les discours et les actes attaquent, et souvent violemment, la République, ses fondements, ses valeurs et ses représentants.

• L’UNSA ne confond pas les responsables ou les militants qui sont engagés en conscience dans ces mouvements antirépublicains, avec les travailleurs qui se font berner par leurs discours. Ces derniers ne doivent pas être pointés du doigt ou méprisés. Au contraire, c’est par la qualité de nos arguments et de nos convictions que nous pourrons les faire revenir dans le champ de la République et du syndicalisme.

• L’UNSA est indépendante, mais elle n’est pas neutre ou apolitique. Son indépendance est totale vis-à-vis des partis politiques, des gouvernements ou exécutifs locaux, et des organisations patronales. L’UNSA n’est pas neutre ou apolitique, car elle a un projet syndical pour la justice sociale, pour l’égalité, pour la solidarité entre les travailleurs en France comme en Europe ou dans le monde. Elle agit dans la vie de la cité et concilie la défense des intérêts des travailleurs avec le souci de l’intérêt général.

Forte de ses valeurs, l’UNSA agit pour un syndicalisme de la clarté et s’opposera à tous les mouvements qui menacent la République.

Notre solidarité avec les travailleur·ses au front depuis un an

Le 1er mai est une journée pour tous les travailleur·ses, mais cette année je voudrais dire toute notre solidarité à ceux qui prennent soin de nous quand le malheur s’en prend à nous. Depuis le déclenchement de la crise sanitaire, les travailleur·ses des secteurs essentiels et de proximité restent mobilisé·es sur le front.

Une fête des travailleur·ses au front

Cette année, la fête du travail est avant tout une fête de ces travailleur·ses au front. Au nom de l’UNSA, je veux ici leur exprimer respect, estime et admiration pour leurs actions depuis le début de la crise.

Des services de réanimation aux salles de classe en passant par les rayons et les caisses des supermarchés, les travailleur·ses du front assurent le maintien des services essentiels à la population.

Par leur sens de l’intérêt général et du dévouement à autrui, ils sauvent des vies, garantissent notre sécurité et nos libertés républicaines, éduquent nos enfants, prennent soin de nos aînés, nettoient nos rues et permettent au pays de tenir bon.

Le blues des héros du quotidien

L’expression de « héros du quotidien », couramment employée pour les désigner, repose sur un malentendu : les travailleur·ses du front ne sont ni invincibles, ni inoxydables.

En dépit de leur résilience et de leur abnégation, nombre d’entre eux disent leur regret d’être retombés dans l’oubli dès la fin du premier confinement.

Notre solidarité

Parce que la formule de « héros du quotidien » ne doit pas masquer la réalité bien souvent précaire des conditions de travail et de vie des travailleur·ses du front,

Parce que les travailleur·ses du front ont permis au pays de tenir debout face à l’un des pires chocs économiques et sanitaires de l’histoire,

L’UNSA appelle les entreprises et les pouvoirs publics à rendre hommage, au nom de la solidarité nationale, à l’engagement des travailleur·ses du front, en :

  • rendant prioritaire leur vaccination,
  • leur versant les primes promises,
  • investissant dans la formation,
  • requalifiant les contrats précaires,
  • revalorisant les salaires.

Notre avenir commun : l’autre déficit public

À cette heure, je pense particulièrement aux salarié ·es des TPE impacté ·es par les nouvelles mesures d’un confinement qui ne dit pas son nom et bouche les perspectives d’avenir.

Ils tiennent bon et sont des modèles de courage. Ils nous disent aussi qu’une quatrième vague d’ordre psychologique nous menace. Demain n’a jamais paru aussi loin pour nombre de travailleurs dans le pays. Cette crise psychologique fait planer le spectre d’une épidémie de découragement par rapport à l’avenir, que nous devons prendre au sérieux et à laquelle nous devons impérativement apporter des réponses.

Un consentement à l’avenir épuisé ?

Maintenus dans un « présent sans fin » qui les épuise autant qu’il les fait douter de l’avenir, les salarié·es accusent le coup.

Selon notre enquête, 41 % des salarié·es de TPE craignent pour leur propre emploi, tandis que 48 % indiquent que leur entreprise leur semble menacée à l’avenir.

En première ligne, les salariés des TPE sont frappés par ce phénomène de détresse psychologique faisant tache d’huile dans le monde professionnel : le taux de dépression nécessitant un traitement atteint désormais 36 % des salariés du pays, selon le 6ème Baromètre de l’état de la santé psychologique des salarié·es français·es. 


Ne négligeons pas le coût social de la dévalorisation de l’avenir

Cette situation nous préoccupe sérieusement et nous occupe depuis plusieurs semaines et pour les mois à venir. Nous ne connaissons en effet que trop bien les conséquences collectives du déficit d’avenir.

Tensions, détérioration des relations de travail, sentiment d’injustice, décrochage professionnel, perte de sens au travail, progression des faits de violence et de harcèlement : la situation actuelle contient en germe le risque d’une inquiétante désunion des salarié·es. Signe des temps, 63 % des Français reconnaissent que le virus leur a fait prendre conscience qu’ils devaient attacher moins d’importance au travail dans leur vie (Baromètre de l’état de santé psychologique des salariés français).

À ce malaise professionnel s’ajoute la réalité d’existences entravées par la pandémie : celles des étudiants, des jeunes actifs et des familles qui voient l’avenir avec inquiétude.

Nous sommes déjà présents pour cet avenir

Face au délitement du consentement à l’avenir, une relance psychologique coordonnée est plus que jamais nécessaire. Car ces multiples souffrances, en apparence indépendantes les unes des autres, dessinent en réalité le schéma cohérent d’une France en proie au doute sur ce qu’elle est et, surtout, sur ce qu’elle sera demain. C’est un déficit public grave.

À l’UNSA nous avons déjà pris acte de cette crainte. Nombre de souffrances, lorsqu’elles demeurent dans l’oubli, génèrent un ressentiment durable.

Face à ce déficit public, le syndicalisme a une responsabilité envers tous les salarié·es : retisser les fils d’un dialogue social parfois interrompu, protéger de la précarité, revaloriser d’urgence les bas salaires, ouvrir le chantier de la formation professionnelle, etc.

L’UNSA mobilise toutes ses forces pour rendre notre avenir commun possible, avec des solutions tout au long de l’année.

Lettre ouverte : « Monsieur le Premier ministre, agissons d’urgence pour nos TPE »

Monsieur le Premier ministre,

Pas un jour ne passe sans que la crise sanitaire ne fragilise davantage la santé de nos TPE. Je l’ai dit à plusieurs reprises déjà : l’UNSA est favorable à toute action publique qui soutiendra l’activité économique de proximité de ces entreprises. Celles-ci, et tout particulièrement leurs salariés, sont mis à rude épreuve par une incertitude délétère qui les conduit à douter de l’avenir, en plus de désespérer du présent.

Cette lettre, par laquelle je souhaite attirer votre attention sur le sort des salariés des TPE ainsi que sur la nécessité d’agir rapidement, ne se veut en aucun cas faussement alarmiste. Elle entend plutôt se faire l’écho d’un malaise qui ne cesse de croître et pourrait, si nous n’agissons pas rapidement, être accentué par un « plan social invisible » sur lequel j’alerte depuis des mois.

Les premiers intéressés, les salariés des TPE, peignent un tableau sombre qui doit suffire à nous alerter. Selon une récente étude menée par l’institut de sondages BVA, 54 % d’entre eux ont le sentiment que « les choses ont empiré depuis le début de la crise pandémique ».

Ce malaise présent se conjugue à une crainte pour l’avenir, portée à un niveau critique dans les secteurs ébranlés par la crise. Transport aérien, restauration, culture, monde associatif et sportif : 60 % des salariés des secteurs à l’arrêt estiment leur entreprise menacée au cours des années à venir.

J’ai eu l’occasion de le souligner à de multiples reprises, les TPE de notre pays constituent un formidable creuset de solidarité. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 88 % des salariés entretiennent de bonnes relations avec leurs employeurs.

Pourtant, Monsieur le Premier ministre, les salariés des TPE se sentent aujourd’hui majoritairement démunis face à la crise, et nettement moins protégés que ceux des grandes entreprises. Cette solidarité, qui est un bien commun que beaucoup de TPE ont mis des années à construire, se trouve désormais menacée.

Car la précarité ne fragilise pas seulement la santé économique des entreprises mais contribue également à déliter les relations de travail.

Monsieur le Premier ministre, évitons de créer des orphelins du « quoi qu’il en coûte ». Mettons collectivement tout en œuvre pour permettre aux salariés des TPE de pouvoir continuer à avancer avec dignité, sans se vivre comme des laissés pour compte de l’action publique ni sombrer dans la résignation. Parmi eux, les salariés de particuliers employeurs et les assistantes maternelles méritent une attention à la hauteur de leur engagement et de leur investissement.

Monsieur le Premier ministre, construisons ensemble, des solutions concrètes pour venir en appui, fut-ce temporairement, à ces milliers de salariés menacés de paupérisation. C’est pourquoi je vous fais ces premières propositions destinées à parer aux contrecoups de la crise à court-terme :

  • revaloriser les bas salaires, fréquents parmi les travailleurs des TPE ;

  • accorder une aide financière d’urgence aux salariés des TPE ayant subi une forte baisse de revenus durant cette crise ;

  • revenir à la convention d’assurance chômage de 2017 pour rassurer l’ensemble des salariés et les préserver de la précarité ;

  • s’attaquer au dossier de la prévention de la pénibilité pour en réduire concrètement les effets;

  • ouvrir un chantier rendant la formation professionnelle effective pour valoriser et améliorer les compétences des salariés des TPE.

    Je reste, Monsieur le Premier ministre, disponible pour développer avec vous mes propositions.

    Laurent Escure